Hildegard Von Bingen, la viriditas et la voix

la viriditas : élan de vie

Quand vous commencez à lire des écrits de Ste Hildegard Von Bingen ou que vous chantez ses chants, vous tombez rapidement sur un mot curieux en latin : viriditas. Souvent traduit par « verdeur », ce qui rend parfois les textes difficilement compréhensibles. Laissez-moi vous expliquer…

Si vous connaissez déjà ce mot, c’est peut-être parce que vous êtes peintre et que vous utilisez la couleur « vert viride » qui est un vert très franc. Alors, oui il y a une notion de couleur dans le terme viridité, mais c’est surtout une façon de parler de l’énergie divine, de l’élan de vie. Je trouve cette notion très belle et universelle. Il suffit de regarder tout autour de nous, dans la nature, pour être témoin de cette force de vie. Je milite pour que ce mot soit de nouveau utilisé dans le quotidien !

Ce mot, dont Hildegard a l’usage exclusif à son époque, représente donc la force vivante, une énergie de croissance et de régénération qui vient de Dieu et traverse toute la création. Selon elle, la viriditas est à l’œuvre dans les plantes, dans le corps humain et dans l’âme.

Hildegard écrit dans le Liber Divinorum Operum :

« La viriditas est la force par laquelle toute créature croît et fleurit. »

Et dans le Physica :

« La viriditas des plantes contient leur pouvoir de guérison. »

Pour résumer, quand la viriditas est présente, tout va bien, l’énergie circule, tout est vivant, souple et en mouvement. Par contre, si la viriditas vient à manquer, l’énergie ne circule plus, c’est la sécheresse, le déséquilibre, qui mène à la maladie, au péché et puis si ça continue, à la mort.

La viriditas fait son apparition dans un grand nombre des chants de Hildegard. Je n’ai pas pu tout compter, mais j’ai relevé le terme au moins une trentaine de fois ! Le champs lexical et les images utilisées tournent autour de cette énergie verte, et par extension autour de l’arbre : les branches, les feuilles, les fleurs, les racines, la frondaison, mais aussi l’odeur des fleurs et des plantes.

Je mets ici quelques passages glanés dans ses chants :

O frondens virga, in tua nobilitate stans…

Traduction :
Ô branche feuillue, debout dans ta noblesse…

Même si le mot viriditas n’est pas utilisé ici, frondens (feuillue, verdoyante) appartient au même univers.

O viridissima virga, ave,
que in ventoso flabro sciscitationis sanctorum prodisti…

Traduction :
Ô branche d’une verdeur (viridité) éclatante, salut,
toi qui es née dans le souffle vibrant de l’élan des saints…

O splendidissima gemma

…ut sol de te fulsit,
et in te viriditas floruit.

Traduction :
…car le soleil a resplendi en toi,
et en toi la verdeur a fleuri.

 

O quam magnum miraculum est

…et ideo homo est plenus viriditate.

Traduction :
…et ainsi l’être humain est rempli de verdeur.

Ce passage est très fort : la viriditas n’est pas seulement dans la nature, elle est en nous.

 

D’une certaine manière, je reconnais bien la viriditas dans le travail vocal.

Ce que je cherche dans le chant, ce n’est pas la justesse ou la maîtrise, aussi nécessaires soient-elles, mais c’est cette qualité de vie dans le son, cette capacité à laisser circuler quelque chose de plus vaste que la simple intention de bien chanter. Retrouver une voix libre et intense à le fois, habitée, une voix qui respire et qui touche, une voix vivante qui transporte l’énergie et les émotions.

Il suffit parfois de très peu de choses pour que le mouvement revienne, pour que la rigidité cède et pour que la voix retrouve sa viridité !

Sainte Hildegard von Bingen en parlait déjà au XIIe siècle, et pourtant sa pensée rejoint avec une justesse étonnante les enjeux très contemporains du travail vocal. À une époque où beaucoup de voix sont retenues, parfois empêchées par la peur ou le regard des autres, il est bon de se souvenir que chanter est un acte primordial pour que la vie circule en nous.

La viriditas est cette force de vie divine qui fait croître, circuler et s’épanouir le vivant et que dans la voix, c’est exactement le but que je recherche !

Je terminerai avec une autre phrase d’Hildegard : tirée de la Symphonia armoniae celestium revelationum, où elle affirme que :

« L’âme est symphonique. »

Il y a là quelque chose d’éclairant pour nous, chanteuses et chanteurs : la voix n’est pas un simple instrument que l’on règle de l’extérieur, elle est le prolongement direct d’un état intérieur, d’une qualité de présence, d’une manière d’habiter son souffle et son corps. Chanter avec viriditas, c’est rester aligné avec la création.

Et quoi de mieux que le printemps pour illustrer cette force verte de vie ? Je vous ai fait une vidéo avec les pousses et les bourgeons du jardin de l’école de chant Magrini,  et en fond sonore un chant d’Hildegard Von Bingen que j’ai enregistré avec Gaspar Tytelman il y a deux ans.

 

Bon printemps et bonne viriditas à vous !

Le 20 Avril 2026,

Lisa Magrini

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